La Rochebeaucourt face à la ligne de démarcation
Le village fut divisé, surveillé et durablement marqué par l’occupation allemande. Son histoire raconte à la fois les contraintes du quotidien, la disparition d’un patrimoine exceptionnel et le courage de celles et ceux qui choisirent d’aider les fugitifs.
Une commune coupée en deux
En juin 1940, après la signature de l’armistice franco-allemand, la France est divisée en plusieurs zones. La ligne de démarcation sépare alors la zone occupée par l’armée allemande de la zone dite « libre », administrée par le régime de Vichy.
À La Rochebeaucourt-et-Argentine, cette frontière suit le cours de la Nizonne, également appelée Lizonne. La rivière devient ainsi une limite géographique, administrative et militaire.
Le bourg bas de La Rochebeaucourt, situé sur la rive charentaise, se retrouve en zone occupée. Une Kommandantur allemande y est installée. De l’autre côté, le plateau calcaire d’Argentine est initialement rattaché à la zone libre.
Cette séparation bouleverse immédiatement la vie des habitants. Ceux-ci doivent désormais respecter l’heure allemande, le couvre-feu et les restrictions de déplacement. Les armes à feu sont confisquées et chaque franchissement de la ligne est étroitement surveillé.
Pour une population habituée à circuler librement entre les deux parties de la commune, la Nizonne n’est plus seulement une rivière : elle devient une frontière difficile à franchir.

Le pont de la Lizonne, un poste de contrôle stratégique
Le pont situé sur la route départementale 939, entre Angoulême et Périgueux, devient l’un des principaux points de passage de la région.
Durant l’été 1940, il est le théâtre d’un immense transfert de matériel militaire. Près de 14 000 camions et véhicules appartenant à l’armée française vaincue auraient été remis à la Wehrmacht à cet endroit.
Avant de franchir la barrière, certains soldats français jettent leurs outils dans les fossés. Ce geste de dépit symbolise à la fois leur humiliation et leur refus de livrer intact l’ensemble de leur matériel aux forces allemandes.
Le pont, autrefois simple voie de communication locale, devient ainsi le témoin direct de la défaite française et de la prise de contrôle progressive du territoire par l’occupant.
L’« affaire Coussy » et le déplacement de la ligne
Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, la ligne de démarcation n’est pas toujours un tracé immuable. À La Rochebeaucourt-et-Argentine, un incident survenu à l’automne 1940 entraîne même son déplacement.
Le 30 novembre 1940, deux soldats allemands tentent de pénétrer dans les cluzeaux, des cavités creusées dans la roche, situées sur la propriété de Roger Coussy, un agriculteur du plateau d’Argentine.
À cette date, le plateau se trouve encore en zone libre. Roger Coussy s’oppose fermement à l’entrée des soldats sur ses terres. Le ton monte et des pierres sont lancées.
La réaction des autorités allemandes est immédiate. En représailles, elles modifient unilatéralement le tracé de la ligne afin d’intégrer le plateau d’Argentine à la zone occupée.
Roger Coussy est arrêté, jugé à Angoulême puis emprisonné pendant plusieurs mois. Cet épisode, resté dans la mémoire locale sous le nom d’« affaire Coussy », illustre l’arbitraire de l’occupation et la fragilité des limites imposées par les autorités allemandes.
Aller au contenu PDFLa destruction du château de La Rochebeaucourt
L’occupation allemande entraîne également la disparition de l’un des monuments les plus remarquables de la commune.
En juillet 1940, le château de La Rochebeaucourt est réquisitionné par l’armée allemande. Situé sur la rive charentaise de la Nizonne, cet imposant édifice de style néo-Renaissance était l’un des principaux éléments du patrimoine local.
Le 5 février 1941, un incendie accidentel se déclare alors que des soldats allemands cantonnent dans le château. Le feu ravage entièrement le bâtiment.
À l’issue du sinistre, seules subsistent les fondations monumentales et l’orangerie. La destruction du château constitue une perte patrimoniale irréparable pour le village et pour l’ensemble de la région.
Aujourd’hui encore, ses vestiges rappellent la brutalité des bouleversements provoqués par la guerre, même lorsque les destructions ne sont pas directement liées aux combats.
Des passages clandestins vers la zone libre
La géographie de la commune favorise également les activités clandestines. Ses bois, ses ravins, ses chemins isolés et son relief accidenté offrent de nombreuses possibilités pour contourner les postes de contrôle.
La « Rue du passage » devient notamment un itinéraire utilisé pour aider des personnes à rejoindre la zone libre. Des réfugiés, des Juifs persécutés, des évadés et, plus tard, des réfractaires au Service du travail obligatoire empruntent ces chemins, souvent de nuit.
Trois femmes du village jouent un rôle important comme passeuses. Grâce à leur connaissance du terrain, elles guident les fugitifs à travers les bois et les passages les moins surveillés.
Leur engagement est extrêmement dangereux. Les douaniers allemands patrouillent activement, parfois à cheval, et les sanctions sont lourdes pour toute personne soupçonnée d’aider un clandestin.
Les trois passeuses sont finalement dénoncées puis emprisonnées par les Allemands. D’autres habitants participent également à ces réseaux d’entraide, parmi lesquels le transporteur routier Émile Rousseau, qui apporte son soutien aux évadés.
Ces actes de résistance, parfois discrets et longtemps peu connus, témoignent du courage d’habitants ordinaires confrontés à des choix extraordinaires.
La disparition progressive de la ligne
En novembre 1942, l’armée allemande envahit la zone libre. Dès lors, la ligne de démarcation perd une grande partie de sa fonction, puisque les deux côtés se trouvent désormais sous occupation.
Elle est officiellement supprimée le 1er mars 1943.
Pendant près de trois ans, elle aura néanmoins profondément modifié la vie de La Rochebeaucourt-et-Argentine. Elle aura séparé les habitants, contrôlé leurs déplacements et transformé le paysage communal en espace militaire.
Des vestiges toujours visibles
Aujourd’hui, la commune et le Parc naturel régional Périgord-Limousin œuvrent à la préservation de cette mémoire.
Sur la petite route menant vers Mareuil, deux imposants plots en béton sont encore visibles. Ils servaient autrefois à maintenir la lourde barrière allemande qui contrôlait le passage.
Le plateau d’Argentine accueille également plusieurs itinéraires de découverte, parmi lesquels le « Circuit Kaki » et « Le toboggan de l’histoire ». Ces sentiers sont jalonnés de panneaux explicatifs et de plaques commémoratives.
Une plaque rappelle notamment l’affaire Coussy, tandis qu’une réplique de guérite militaire allemande permet aux visiteurs de mieux imaginer l’organisation des contrôles à l’époque.
Ces aménagements donnent aujourd’hui la possibilité aux randonneurs de parcourir les lieux tout en découvrant les événements qui s’y sont déroulés.
Marcher dans les pas de l’histoire
À La Rochebeaucourt-et-Argentine, l’histoire de la ligne de démarcation ne se limite pas à un tracé dessiné sur une carte. Elle se lit dans le paysage, le long de la rivière, sur les chemins du plateau et parmi les ruines du château.
Les vestiges conservés témoignent des contraintes imposées par l’occupation, mais aussi de la capacité de certains habitants à résister, à protéger et à aider.
En parcourant aujourd’hui les sentiers d’Argentine, les visiteurs ne découvrent donc pas seulement un patrimoine naturel remarquable. Ils marchent également dans les pas de celles et ceux qui vécurent, franchirent ou défièrent cette frontière intérieure.









